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Jean Louis et Romain Darré: Paysans de Braves...

©Philippe Latour
©Philippe Latour
Les gersois disent que la terre de leurs champs est amoureuse, qu’elle vous retient au sens figuré mais aussi au sens propre les jours de pluie. Quand on écoute Jean Louis Darré parler de « son pays », on se rend compte aussi qu’elle rend ceux qui y vivent amoureux.

Né il ya plus de soixante ans à Bars près de Vic Fezensac, il a décidé d’installer il y a un quart de siècle sur les terres de l’exploitation familiale, dont il est la sixième génération d’agriculteurs, sa ganaderia devenant ainsi un « paysan de braves ».
Comme beaucoup de jeunes vicois, Jean Louis vit au rythme des toros et du rugby. Jouant à Mirande, il a fréquenté lors des troisièmes mi-temps le bar d’un certain Michel Lagravère. Jean Louis qui avait découvert la corrida sur les gradins des arènes Fourniol, sympathise avec le propriétaire des lieux qui lui rêve de devenir torero.
Le cafetier « aspirant torero » demande au fils d’agriculteur de devenir son valet d’épée.
Il accepte et tels les soldats de l’Empire, prend la route et accompagne le torero d’arènes en arènes. De 86 à 92, Jean Louis fait des allers retours entre Bars et les villages où torée Michel. Il y forge son aficion et emmagasine des souvenirs sur la tauromachie des villages qui pourraient remplir les pages d’un livre à eux tout seul.
En 1992, le lundi de la féria est marqué le matin par la prestation extraordinaire de Garapito de Palha et l’après-midi par la despedida du torero vicois qui part faire sa vie au Mexique. Jean Louis revient sur ses terres avec l’envie d’être ganadero.

Au début étaient les Pedrajas
Au cours de ces années de « bohème taurine », Jean Louis a fait la connaissance de nombreux éleveurs espagnols et camarguais dont la famille Riboulet qui possède une ganaderia au bord de l’étang du Scamandre. Il rencontre aussi à cette époque un autre torero français, l’actuel propriétaire de la cuadra de caballos Bonijol dont une partie des chevaux est aujourd’hui installée sur des terres proches de celles de la famille Darré.
Aficionado et paysan dans l’âme, Jean Louis décide d’élever du bétail brave. Cette période est celle où brillent les toros de Maria Luisa Perez Dominguez de Vargas qui enflamment la Real Maestranza chaque Lunes de resaca.
C’est cet encaste Pedraja qui produit un toro puissant, brave et spectaculaire au cheval et qui charge avec alegria à la muleta qui plait le plus à Jean Louis. Il achète à son ami Riboulet dix neuf vaches et un toro. Ainsi est née la ganaderia de L’Astarac du nom de cette partie du Gers où est situé Bars. Ce premier achat est rapidement complété par l’arrivée de nouvelles vaches de la même provenance.
A la question du financement d’un tel projet, mené parallèlement aux débuts avec l’élevage de mansas et d’autres activités agricoles, Jean Louis sourit et répond qu’à l’époque à Vic, tout le monde, du curé au banquier en passant par le notaire, était aficionado. La première sortie à lieu Aignan pour une non piquée avec à l’affiche El Fandi et un débutant, Sébastien Castella, qui coupe ce jour là la première oreille de sa carrière.

Puis vinrent les Camino de Santiago
Les débuts se passent bien, la ganaderia se fait un nom mais, avec lucidité, Jean Louis comprend très vite que l’encaste Pedrajas ne pourra pas lui servir à développer une activité de ganadero à 100%. Il décide de créer une deuxième ganaderia avec une encaste plus facile à commercialiser tout en recherchant un toro « de respect » en bon gersois qu’il est. Pour cela, il cherche à acheter une camada complète de vaches d’un élevage à partir de laquelle il pourra créer le profil de bétail qu’il recherche.
L’opportunité de réaliser son projet se présente avec l’aide d’Oscar Chopera et Olivier Barratchart avec l’achat de toutes les vaches nées en 2000 de la ganaderia Santafé Marton et de deux sementales d’origine Marques de Domecq.
Ainsi est née la Ganaderia du Camino de Santiago, ainsi nommée car le chemin des pèlerins passent en bordure de la propriété où paissent toros et vaches.
Au lot initial viendront s’ajouter des apports de plusieurs fers d’origine Domecq (Albarreal, Lagunajanda, et plus récemment Conde de Mayalde) profitant d’une période de baisse des prix sur le marché espagnol (qui n’est plus qu’un lointain souvenir). Par ces apports, le ganadero façonne et améliore le morphotype et le comportement des produits marqués de la Coquille des Pèlerins.

Les deux ganaderias prennent leur place dans le paysage taurin français, puis espagnol.

A partir de cette date, Jean Louis Darré mène de front les deux élevages sur l’ensemble de ses propriétés auxquelles s’ajoutent les terres nécessaires à la production des 400 tonnes de foin nécessaires pour nourrir Pedrajas et Domecq, les autres activités agricoles de l’exploitation ayant été abandonnées. La relève est assurée puisqu’à la tête de son exploitation, Jean Louis a été rejoint par son fils Romain qui l’aide à assurer l’ensemble des activités nécessaires au bon fonctionnement des deux ganaderias.
En 2006 les deux fers font leurs débuts en novilladas piquées. En 2008, une corrida de L’Astarac à Vic relance la carrière d’Alberto Aguilar qui coupe deux oreilles et assoit la réputation de l’élevage gersois.
En 2012, la première corrida du Camino de Santiago sort à Mimizan, arènes qui feront confiance à ce fer à plusieurs reprises.
2016, grâce à l’aide de Michel Lagravère, c’est le marché espagnol qui s’ouvre à l’éleveur gersois
De cette période on retiendra d’excellents erales des deux fers sortis à Eauze, Plaisance, Le Houga et Mimizan. Deux Astarac remportent le concours de Castelnau, un novillo d’encaste Pedrajas vainqueur ex-aequo du concours de Saint Perdon ; Côté Camino trois des toros de la corrida de Mimizan (2015) et un très bon eral sorti à Castelnau confirment que le fer est sur les bons rails.

2017 et après ……………………….. ;
Aujourd’hui sur les 280 hectares des prés de Bars, paissent 500 bravos et bravas dont une cinquantaine de vaches de ventres de L’Astarac et 150 du Camino. 120 autres hectares permettent de produire 400 tonnes de foin nécessaires à l’alimentation du bétail.
Paradoxalement si les deux fers sortent souvent en non piquées ensemble, les deux encastes sont élevés séparément. L’agressivité sur le campo des Camino est difficilement compatible avec le calme des Astarac.
Aujourd’hui la camada des Pedrajas sort uniquement en non piquée parce que le semental actuel donne des produits avec peu de tête et que les novilleros craignent (à tort) cet encaste. Un nouveau semental d’origine Yerbabuena devrait permettre de donner plus de bois aux erales mais la demande est, hélas, trop faible pour prendre le risque de conserver un lot de ce fer pour une hypothétique piquée.
Leader 2016 de l’escalafon des ganaderos en France, les deux fers de la famille Darré devraient fournir en 2017 une quinzaine d’erales de L’Astarac et une vingtaine d’erales, novillos et toros du Camino de Santiago.
Une corrida et une novillada seront lidiées en Espagne, trois toros sortiront à Aignan et un sera présent au concours d’Alès. On retrouvera un novillo au concours de Millas. Six novillos de L’Astarac sont prévus pour Plaisance du Gers. D’autres iront à Eauze (Festival), Castelnau Rivière Basse, Vic, Maurrin, Bayonne, Gimont.
La vente des toros est la source de revenus principale de l’élevage et le « carnet de commandes » est le fruit du travail que réalise depuis vingt ans Jean Louis aidé de son fils.
Comme beaucoup d’élevages, une activité de réception de groupes vient apporter un complément de revenus tout en contribuant à faire comprendre aux non aficionados la place du bravo dans le maintien du patrimoine culturel et écologique.

Jean Louis est un optimiste. Il commence à récolter les fruits du travail réalisé depuis vingt-cinq ans. Les succès dans le Sud-Ouest et le Sud-est ont ouvert à lui et son fils, qui assurera la relève, les portes « étroites » des arènes espagnoles et les arènes françaises continuent régulièrement à faire appel à ses produits. Son choix d’élever deux encastes dont une dite minoritaire, comme le fait Sanchez Arjona avec ses « Coquilla » pourrait servir d’exemple aux autres éleveurs en France et en Espagne.


Thierry Reboul


Voir le reportage photographique : Philippe Latour